Julien Roux

Les Aventures d'un jeune Homme de Dos Passos (1939) Gallimard (1987)



Dos Passos (1898-1970), auteur états-unien publia en 1939 “Adventures of a young Man” (“Aventures d’un jeune homme”) qui relate l’épopée d’un jeune États-Unien, issu de la bourgeoisie, partagé entre son envie de s’insérer dans la bourgeoisie et ses aspirations plus idéalistes de changer le monde et de donner plus de pouvoir aux classes laborieuses. La période des années 30 fut, en effet, une époque où les idées progressistes (socialisme, communisme, émancipation, etc.) avaient le vent en poupe au sein de la bourgeoisie. Tout au long de son parcours Glenn Spotswood, le héros, rencontre une série de personnages, hauts en couleur, qui donne une assez bonne idée des États-Unis; après la première guerre mondiale, aussi bien chez les pauvres que chez les nantis de l’époque. C’est un roman plutôt désabusé d’un auteur qui après avoir adhéré aux idées communistes et espéré un changement politique aux USA, a par la suite changé de bord, au vu des résultats obtenus en URSS ou en Espagne. Son style est assez simple, peu littéraire, avec une narration très linéaire, la majorité du temps au présent. Les événements s’enchaînent, se bousculent, sans que le narrateur ne cherche à analyser en détail ce qu’il vit. C’est un peu déroutant, au début, pour un lecteur habitué à des styles plus classiques. Le futur et le passé ont peu de place, seul compte la connexion au présent, au réel. Voici un extrait de ce livre plutôt intéressant :

« Quand Ben siffla pour les avertir que c’était midi, tous les journaliers se mirent en rang avant de se rendre à la cuisine. Et lorsque Glenn eut enfin terminé ses ablutions, qu’il se fut débarrasser de la petite paille qui lui couvrait le visage et le cou et eu endossé une chemise sèche en cotonnade bleue, il ne restait plus sur la table de quoi rassasier un poulet. Au souper, il mangea d’abord et se lava ensuite. Mais il se sentait bien, aussi bien que le jour où il avait appris qu’il avait été admis à passer dans la classe supérieure au collège, parmi les dix premiers, lorsqu’il entendit le vieux Spike qui disait à Ben, après le repas, assis devant la porte de la cuisine qu’il pouvait dire à son copain que tous ses doigts étaient des pouces, qu’il aurait malgré ça ses deux dollars. Tout ce qu’il demandait à ses hommes c’était de ne pas mourir en plein travail, pas plus.

Cette nuit-là, Spike Parker fit dormir six journaliers dans la remise aux harnais, mais Glenn était si fourbu qu’il ne put même pas rester éveillé pour entendre ce que les hommes disaient lorsqu’ils se couchèrent sur leurs paillasses, tout en jurant et en se taquinant.

Il leur fallut encore quatre jours d’un travail harassant, sous un soleil de plomb, avant d’en avoir fini avec la récolte de blé du vieux Spike Parker. Après quoi ils partirent avec armes et bagages pour se rendre à la ferme de Crowell, distante d’un mille environ, tout au bas de la route. Et ce ne fut que lorsque Glenn se réveilla un beau matin pour s’entendre dire qu’il n’y avait plus de travail et qu’on était dimanche, qu’il eut le loisir de réfléchir à la situation. Il avait dormi dans un tas de foin, au fond d’un vaste grenier où nichaient des hirondelles. Ben et les autres journaliers étaient déjà descendus à la cuisine pour le petit-déjeuner. Glenn se retourna sur la paillasse et s’étira ; il avait des douleurs par tous le corps, mais il se sentait les muscles durcis, le corps hâlé, fourbu et content de lui. Il aurait dû faire marcher avec Ben une batteuse-lieuse au lieu de cette méchante bouilloire. Cependant, il avait appris à moissonner, de toute façon. Il s’était fait douze dollars en huit jours. Et bien, ça c’était une expérience. C’était une aventure qu’il pourrait raconter à Paul, en tout cas. Il se mit à rédiger dans son esprit la lettre qu’il écrirait à Paul, mais le sommeil le surprit et il se laissa envahir par une douce torpeur.

Lorsqu’il se réveilla, le grenier était aussi chaud qu’une fournaise. Des mouches tournoyaient autour de son nez. Il trouva un seau plein d’eau claire derrière la porte de la grande, se lava et se rasa devant un éclat de miroir appuyé contre un des râteliers à harnais. À l’extérieur de la grange obscure, le soleil vous tapait dessus, aussi fort qu’un coup-de-poing assené sur la nuque.

À peine Glenn se fût-il glissé à travers la porte de la cuisine que les moissonneurs se mirent à rire et à le taquiner ; ils avaient cru qu’il resterait à ronfler ainsi jusqu’au lundi matin. Ils étaient en train de finir la tarte aux fruits. On aurait dit que la table avait été prise dans une tornade. Mrs Crowell, qui s’affairait encore autour du fourneau, lui apporta une grande assiette en fer-blanc, remplie de côtes de porcs aux choux qu’elle avait gardé au chaud sur le coin du four et elle resta plantée devant Glenn pendant qu’il mangeait, après que les autres furent sortis en rotant à qui mieux mieux et en se curant les dents. »

Commentaires

1. Le lundi 22 novembre 2010, 15:25 par Tom-Patrick

... ??? ...
Vous dites: (sic) " avec une narration très linéaire, la majorité du temps au présent. "...

...Et nous donnez à lire un texte entièrement soumis à diverses conjugaisons du "passé" !
Aucun temps présent, dans cette succession imagée et totalement prosaïque, frisant le
" Trivial" et ses goùteuses épaisseurs.
Cela m'évoque un peu l " Ulysse", de Joyce, ce style dédié au pragmatique apparent, où Monseigneur
Subjonctif Lui-même se pique de couleurs roturo-faugbourgiennes !..
Comme pour l' Ulysse", on soupçonne ici la "Grâce " de faire présence pourtant, sous le sceau d'une
" Grande assiette de fer blanc, remplie de côtes de porc aux choux...", et autres bonnes cachettes,
- l'esprit souffle où Il veut -...Encore faudra -t 'il que le nez pincé de nos raideurs "intelllllectuelllles"
souffre un peu de s'ouvrir à cet encens secret...
Merci pour cette découverte: je ne connais de cet auteur que quelques productions ultérieures...
"ça" ferait presque envie, n'était la crainte de se lasser un peu d' une lecture arrimée à ce point
au "concret", la VIE nous en offrant déjà des tombereaux d'occasions, hélas !
Je crois que ce que vous avez voulu dire, c'est que, malgré cette conjugaison au "passé", le temps
linéaire de cette espèce de micro-épopée se déroule, " sous cloche" , comme figée dans
une sulfure (cristal ou résine), de façon implacablement chronologique, un pas après l'autre, tissée
au fil d'un présent définitif et fatal....( fut-il brodé aux tons techniques de tous les "passé" ).
...Non ?
...Sans compter l'aléatoire d'une bonne traduction....