“La Vie secrète de Salvador Dali” de Salvador Dali (1941) Gallimard (2002)



En 1941, Dali publie à New York, “La Vie secrète de Salvador Dali”, livre autobiographique où il raconte sa vie folle de sa naissance à l’âge de 37 ans (Dali est né en 1904). Ce livre magnifique pourrait choquer aujourd’hui certains bien-pensants, car Dali est UN individu, un monstre génial à la fois enfantin, poétique, égocentrique, prétentieux, maniaque, poète, espagnol, visionnaire, excessif. Une telle personnalité ne pourrait plus exister aujourd’hui, car elle aurait été rapidement détruite par l’école, la télévision, la société de masse, la bien-pensance, la machine et le collectivisme totalitaire. C’est un livre qu’on peut facilement lire plusieurs fois, tant il apporte à la fois des réponses à certaines questions d’aujourd’hui sur l’homme, la culture, l’art, le temps, la mort, l’amour, tout étant une invitation à la folie, la poésie, l’alternatif, la provocation, le grandiose et le divin.

Extraits :

L’Europe de l’après-guerre s’apprête à crever des « ismes » et de leur anarchie, du manque de rigueur en politique, en esthétique, en morale. L’Europe crève de scepticisme, d’arbitraire, de veulerie, de l’informe, du manque de synthèse et de Foi. Parce qu’elle avait mordu au fruit défendu de la spécialisation, elle croyait tout savoir et se fiait à la paresse de tout ce qui est « collectif ». Nos excréments sont ce que nous avons mangé. L’Europe avait mangé des ismes et des révolutions. Ses excréments auraient la couleur de la guerre et l’odeur de la mort. Elle oubliait que le bonheur est chose individuelle et subjective et que sa misérable civilisation, sous prétexte d’abolir les contraintes de toutes sortes, se rendait la propre esclave de sa liberté. Karl Marx avait écrit : « la religion est l’opium du peuple. » Mais l’histoire allait vite démontrer que le matérialisme en serait le poison de haine le plus concentré, dont les peuples finiraient par mourir, étouffés dans les métros sordides, puants et bombardés de la vie moderne.

Gala (ndlr : sa femme) me poussait à m’intéresser à un voyage en Italie. L’architecture de la Renaissance, avec Palladio et Bramante, me paraissait chaque jour ce que l’esprit humain avait réussi de plus parfait et de plus imprévu dans le domaine esthétique. J’avais envie de voir et de toucher ces réalisations concrètes de l’intelligence. Gala avait également fait commencer la construction d’un second étage à notre maison de Port Lligat, trouvant là un autre moyen de m’intéresser au monde extérieur, de me distraire de mes angoisses et de me redonner foi en moi-même.

C’est impossible, disais-je, d’apprendre de nouveau comme les anciens. Tous les vestiges de la technique ont disparu. Je n’ai même plus le temps d’apprendre à dessiner comme on dessinait autrefois. Jamais je n’atteindrai la technique d’un Bœcklin.

Mais Gala, inlassable, me démontrait par mille raisonnements inspirés et brûlants de certitude, que je pouvais devenir un autre que le « surréaliste le plus célèbre » que j’étais. Nous nous consumions à admirer les reproductions des œuvres de Raphaël. Là se retrouvait tout, mais à un degré de synthèse si total que cela échappait à nos contemporains. La myopie analytique de l’après-guerre décomposait toute « œuvre classique », faisant, au détriment du reste, un but en soi de chaque élément analysé.

La guerre avait transformé les hommes en sauvages. Leur sensibilité déclinait. On ne voyait plus que ce qui était agrandi ou désaxé. Après la découverte de la dynamite, tout ce qui n’explosait pas passait inaperçu. [...] Une œuvre classique utilise et englobe tout, c’est une somme hiérarchisée de toutes les valeurs. Le classicisme signifiait intégration, synthèse, cosmogonie, au lieu de morcellement, expérimentation et scepticisme.



Commentaires

#1
dimanche 7 novembre 2010
14:26

Palladio a inspiré : l'architecture est une toile de fond, nous ne sommes pas visiteurs mais protagonistes dans cet environnement - palais, villa, théâtre olympqiue, je serais ravie que des personnes nouvelles découvrent ce patrimoine - juste a déplorer dans ces temps modernes le maintien du patrimoine historique qui se perd dans chaque capitale - a Paris, il reste aussi des chefs d'eouvresa découvrir ou rdécouvrir - L'Hotel particulier "la Paiva"datant de l'Empire - avenue des Champs Elysées témoigne d'un esthétisme et d'une histoire particulière....allez vous y perdre ....on ne peut qu'être a nouveau sensible face a ses oeuvres et au travail des artistes

Magdalena
#2
dimanche 21 novembre 2010
15:23

Bonjour;
Cette assertion me semble sujette à contradiction, même si l'on peut l "entendre"...
Sic: "Une telle personnalité ne pourrait plus exister aujourd’hui, car elle aurait été rapidement détruite par l’école, la télévision, la société de masse, la bien-pensance, la machine et le collectivisme totalitaire. "
Dali a eu très tôt l'art de manier, de façon géniale, les média, de les utiliser, de les intégrer:( jusqu'où ne l' eut-il fait aujourd'hui! )
c'est avec ET contre ,qu'il a pu construire cette espèce d'Entité parallèle à son oeuvre, et c'est
avec cette "colle" médiatique" que ce phénomène a pu prendre, et "faire osmose".
vous évoquez sa naissance, en 1941, à l'âge de 37 ans...J'ai souvenir personnel d'un "anniversaire"
spectaculaire de cette renaissance (été 1966, je crois): pré-ado, en vacances avec mon père, dans le sud de la France, en ballade en voiture, nous croisons une véritable caravane de véhicules techniques de "l' ORTF" d'alors, de journalistes, une foule inimaginable...Mon père croise quelques têtes qu'Il connait ( il est ingénieur du son dans la "boite"), et nous voici embarqués dans le cirque !
Le cortège (Lui trône en calèche) aboutit dans les arènes de je ne sais plus quelle ville, remplie de monde, d'adulateurs, de badauds et de presse: une vraie folie; Un discours à sa façon nous est délivré.
Le Dieu manipule ses marionnettes consentantes...
J'ai souvenir assez précis de l'impression forte que m'inspirait la scène de ces média tout à fait
"à la botte" du personnage et que, malgré les commentaires goguenards en aparté, tous semblaient
baba, transpirant la suggestion d'un évènement Hénaurmeu !!!
Je revois le défilé des ouailles, attendant chacun son tour pour obtenir une signature, un regard du Maitre, et mon père (si critique !), rayonnant, le maitre ayant improvisé de signer sur sa chemise blanche
puisqu'il n'avait pas d'autre support (chemise jamais lavée depuis !)...Bref: par-delà l'anecdotique, on
peut affirmer qu'un Dali ne se serait jamais laissé écraser par l'air du temps, qu'il pratiquait une manière
de tauromachie très élaborée avec son époque, investi d'une nature "regnante", et que NOTRE époque, bien plus que toute autre, s'avère pathologiquement prête à consommer de ce
type de personnalité...C'est en tout cas mon impression...Notre "époque" n'engendre pas
que des moutons, elle secrète aussi, organiquement, ses anti-poisons, ses Dali, ces "Natures"...
QUI a récupéré l'autre ? Qui le saura jamais: c'est histoire de perspective et d'interpretation...Je crois
qu'on a un peu oublié les "bien-pensances" passées, combien pesantes, gluantes, constitutives, et successives, véritable imprégnation ambiante et contraignante; Dali en a fait fi, alors, que n'eut-Il traversé, au vingt-et-unième siècle, intact !!!
...Ce n'est que mon petit avis....

Tom-Patrick